Rhabi et Yungmu : un conte Tibétain

Diersonzi (253).JPG

[7ème village pour l’équipe de Dialogue sur Terre, à Diersonzi, en Chine sur le plateau tibétain, près Xining]

Le 12 décembre 2009 – Diersonzi – Audrey

Lors d’une froide soirée d’hiver, dans un camp de nomades sur les hauteurs du plateau tibétain, une jeune femme court à travers les champs d’orge gelés. Elle porte le bras droit hors de la manche de son manteau en peau de yak, comme le veut la tradition tibétaine. Dans son dos, la longue manche ballante rebondit au rythme de ses pas. Elle tient fermement son ventre dont les rondeurs sont à peine visibles sous l’épaisse couche de vêtements. Elle pleure et ses larmes sont emportées par le vent glacial de la nuit.

Atteur, enceinte de 8 mois, vient de quitter son mari, Diakou, de 10 ans son aîné. Ce mariage, arrangé par les deux familles il y a moins de 2 ans, lui aura détruit ses rêves de jeune fille : elle a dû renoncer à l’homme qu’elle aimait depuis plusieurs années pour être « offerte » à un vieux rustre sans scrupule qui la bat régulièrement quand elle ne satisfait pas à ses exigences. Mais Atteur est une femme de caractère qui ne se laisse pas dicter son destin. L’arrivée de son enfant lui a donné la force de mettre fin à ce calvaire.

Ce soir là, après une violente claque qui lui brûle encore la joue droite, elle a choisi d’abandonner tout ce qu’elle avait, excepté sa fierté et son enfant. Elle se jure alors de ne laisser personne diriger sa vie, ni celle de son enfant.

Quelques années plus tard…

Diersonzi (212).JPG

Rhabi, fils d’Atteur, est un jeune homme de 22 ans, qui porte la moustache et les cheveux mi-long avec beaucoup de virilité. Il se prépare à rejoindre ses amis nomades pour une cérémonie d’offrandes marquant le 15 ème jour du 9 ème mois du calendrier lunaire. Cet évènement permet aux jeunes hommes de la plaine de se retrouver 4 ou 5 fois dans l’année pour renouveler les drapeaux de l’arbre à prières et offrir aux dieux de l’orge, du blé et du vin dans une ambiance toujours bon enfant. 12 km le séparent du lieu de rendez-vous, au sommet de la montagne sacrée. Il enroule quelques offrandes dans les drapeaux bleus, blancs, rouges, verts et jaunes, couleurs du bouddhisme. Il ferme le baluchon avec une sangle en peau de yak et le balance sur son dos. La marche risque d’être longue, mais de nombreux nomades ont leur maison d’hiver sur le chemin, « Je pourrai m’y arrêter pour reprendre des forces  » se dit Rhabi.

Il ne pense pas si bien dire, car à peine 2 km plus loin, une jeune femme inconnue lui fait signe d’entrer dans sa maison en terre. Le fichu rose enroulé sur sa tête et ses habits recouverts de poussière lui donnent des allures de paysanne. En s’approchant Rhabi est saisi par le regard pétillant de cette jeune personne, qui s’affaire aux tâches ménagères : remplissage du poêle avec les bouses de yack, préparation du thé au beurre, découpage du pain… Il est sous le charme. Après quelques minutes, elle le rejoint enfin pour partager un verre de thé. Elle s’appelle Yungmu et vit seule avec sa mère adoptive. Comme Rhabi, elles sont nomades et passent l’été dans les grandes plaines à plus de 20km en direction du lac Qinghai. Elle ont choisi d’installer leur camp d’hiver dans cette demeure abandonnée près du village où vivent les véritables parents de Yungmu.

Diersonzi (232).JPG

Pour Rhabi, le temps s’est arrêté. Il boit chacune des paroles de la belle Yungmu. Mais soudain il se réveille : « la cérémonie des offrandes ! ». Il bondit de son petit tabouret, attrape son baluchon et se dirige vers la sortie. Yungmu, inquiète de voir le beau nomade partir si précipitamment, lui fait promettre de s’arrêter sur le chemin du retour. Mais cette visite est loin d’être la dernière car dès lors, les deux jeunes gens ne cesseront de se revoir, filant le parfait amour.

Atteur, les yeux fermés, assise sur un petit banc au soleil, le dos contre le mur de sa maison, fait tourner son chapelet en murmurant des mantras. Un sourire se lit sur son visage apaisé. Son fils vient de lui annoncer son désir d’épouser la jeune Yungmu dont il est fortement épris. Depuis ses 15 ans, âge normal du mariage pour les tibétains, elle ne cessait de répéter à son fils qu’il serait libre de choisir la femme de son coeur. Voilà son voeu réalisé ! Les choses ne sont cependant pas si simples. L’organisation d’un mariage ne peut se faire qu’avec l’accord des parents des jeunes époux. Il reste donc à convaincre les parents adoptifs de la jeune femme (a priori en bonne voie) et surtout de Diakou, qu’Atteur évite comme la peste. Elle prie pour que les dieux aident ce jeune couple à s’unir sans embuche.

Sangye, le meilleur ami de Diakou descend de son cheval blanc, joliment décoré d’une collerette en laine rouge. Il est le « négociateur », représentant la famille (et surtout le père) de Rhabi dans la demande en mariage officielle. L’homme pénètre dans la maison de Yungmu et sa mère, où même le père adoptifs de la jeune femme, vivant à plusieurs centaines de kilomètres depuis son divorce, l’attend. La demande n’est pas une surprise car contrairement à la plupart des mariages de la région, les futurs époux attendent ce moment avec impatience et les deux familles s’en réjouissent. Il n’aura pas fallu longtemps à Rhabi pour convaincre son père d’organiser ce mariage, les arguments sortaient tout droit de son coeur. Une adolescente gardant son troupeau de mouton sur la colline au dessus du village, observe la scène. Elle connaît bien le rituel tibétain, et ne tarde pas à faire courir le bruit de l’heureux évènement.

– Comment peux-tu faire ça? Comment peux-tu épouser le fils de Diakou? Tu sais bien que je le déteste ! Tu sais tout le mal qu’il a fait dans le village ! s’écrit Torsiro, père biologique de Yungmu.

– Mais je souhaite épouser son fils et non Diakou, répond Yungmu, des sanglots dans la voix.

– Je m’oppose catégoriquement à ce mariage ! proclame-t-il.

Mais cela n’a aucune importance. Avant l’âge de un an, elle a été confiée à ses parents adoptifs qui étaient alors des amis de son père, et qui sont maintenant seuls décideurs de la vie de la jeune femme. Elle sait que rien ne l’empêchera de vivre avec Rhabi, pas même la haine de son père.

Quelques mois plus tard

Yungmu, enceinte de 6 mois, se rend chez son amie Tardi pour lui demander un peu de beurre de yack. Sur le chemin, elle passe devant la maison de ses parents biologiques qui n’ont toujours pas accepté ce mariage sans consentement paternel. Sa mère, assise dans la court de sa maison, la voit passer. D’un bond, elle la rattrape dans la rue. Munie d’un rondin de bois elle s’exclame « je vais t’apprendre à obéir à ton père ! ». Elle lui donne plusieurs coups avant de s’enfuir, surprise par une voisine. Allongée sur le sol, meurtrie par les coups, Yungmu sent des contractions violentes dans son ventre… elle se tord de douleur…

Diersonzi (259).JPG

« Om mani padmé hum, Om mani padmé hum, Om mani pad… » Torsiro récite inlassablement son mantra. Il se rappelle sa jeunesse, alors qu’il était moine. Les valeurs qu’il a reçues résonnaient en lui comme une évidence. Sa vie s’annonçait simple mais profondément heureuse. Malheureusement les chinois sont arrivés. Ils l’ont empêché de poursuivre sa vie monastique, ils l’ont gardé 7 ans en prison dans des conditions indescriptibles et ce, jusqu’à ce qu’il renie sa religion et accepte de se marier. Une période difficile qui lui a fait découvrir la haine. Puis la vie à repris son cours. Il a eu 10 enfants dont Yungmu qu’il a confiée à des amis. L’été dans les plaines puis l’hiver dans le village, sa vie de nomade a laissé trop peu de place à l’enseignement de Bouddha.

Aujourd’hui, Yungmu a accouché prématuré de Namshin suite aux coups qu’elle a reçus de sa propre mère. Torsiro connaît sa part de responsabilité et cela le désole. « Om mani padmé hum… » en répétant ce mantra, Torsiro sent couler en lui la sagesse de Bouddha. Son karma ne brille plus autant qu’avant, résultat de ses mauvais agissements. Il est temps pour lui de retrouver la voie de la sagesse.

Diersonzi (40).JPG

Dans le petit temple du village, Yungmu assise sur une couverture, tire sur la corde attachée au moulin à prières pour le faire tourner. Les yeux fermés, elle prie pour la survie de son enfant. Dans l’encadrure de la porte, une ombre apparait, tirant la jeune femme de sa méditation. Le moulin cesse de tourner.

– Puis-je me joindre à toi dans tes prières? lui demande Torsiro.

Les yeux pleins de détresses, il n’attend qu’un signe de Yungmu pour se joindre à elle ou la laisser seule. La jeune femme reste fixée sur son père quelques minutes le regard sombre, puis se détend. Elle éprouve maintenant pour lui beaucoup de compassion. D’un sourire elle accepte sa proposition. Il s’assoit à ses côtés, attrape la corde et relance le mouvement du moulin à prières.

2 réponses à “Rhabi et Yungmu : un conte Tibétain”

  1. Laurence dit :

    Ca en prend un coup dans l’aile la gentillesse des Tibétains ! Pourquoi tant de haine de la part de la mère et du père de Yungmu ? Tout ça parce que Rhabi est le fils de Diakou, alors que la mère de Rhabi en était elle-même victime ? Taper sa fille jusqu’à la faire quasiment avorter ? Espérons que le bébé survivra et dans de bonnes conditions.
    Où est la sagesse décrite dans les posts précédents ?

  2. admin dit :

    Il n’y a pas de contradiction. Ce sont des hommes comme les autres. Cette légende, tu l’as compris, est inspirée d’une histoire vraie et les « parents biologiques » de Yungmu ont été les hôtes de Guillaume et Mariette avec lesquels nous avons eu des conversations très intéressantes (surtout le grand-père de Namshin). Quelle leçon en tirer? Je dirais principalement la manière de passer outre ces horribles histoires et vivre heureux. Certes, le temps à dû aider dans cela, mais je ne suis pas sûre que les choses se passent aussi bien dans un contexte français.
    Les tibétains ont cela de formidable, comme dans d’autres villages déjà traversés, de ne prendre que le meilleur de la vie.

Laisser un commentaire