Critique du développement occidental – Mère Jah et Isis

Article écrit en juin 2010 pour une revue qui a choisi de ne pas le publier.

Les quatre jeunes ingénieurs lyonnais de l’association Dialogue sur Terre sont revenus en juillet 2010 d’un périple d’un an en Asie et en Afrique. Passionnés d’écologie et d’humanisme, ils ont vécu avec des habitants de 14 pays dans des villages isolés. Le but de leur voyage : valoriser les exemples de savoir-vivre durables qu’ils ont rencontrés afin de s’en inspirer pour changer nos modes de vie. Leurs expériences et réflexions sont disponibles sur leur site Internet (www.dialoguesurterre.fr).

Ils nous rapportent un entretien qu’ils ont eu au Bénin. Il s’est déroulé à la ferme EcoloJAH, en présence de la Mère JAH et d’Isis, deux femmes qui vivent dans la philosophie du mouvement rastafari né dans les années 70. Ce mouvement est fondé sur une des interprétations de la Bible, plaçant la Genèse, la création de l’homme, en Ethiopie. Ses adeptes reconnaissent Haile Selassié, qui fut roi des rois d’Ethiopie au milieu du XXème siècle, comme Père et Messie. Leur philosophie prône un retour à la nature – le « Zion » que chante Bob Marley – et à leurs racines, l’Eden en Afrique.

La mère JAH, l’une des ainées du Peuple de JAH Rastafari francophone est d’origine africaine. Elle a une soixantaine d’années, et a vécu plus d’une trentaine d’années à Paris. Là-bas, avec son époux le Père JAH, né en Guadeloupe, elle a pris conscience de ses racines et de son histoire, et à la fin des années 60, ils ont décidé d’organiser leur grand retour en terre africaine. Pour cela, ils se sont
préparés en s’isolant dans une montagne guadeloupéenne, où ils ont passé 7 ans en autarcie complète. Ils y ont appris à vivre en totale harmonie avec la nature, et mis au monde trois enfants. C’est finalement en
1997 qu’en provenance de la Guadeloupe , la famille entière est arrivée au Bénin accompagnée de quelques jeunes volontaires. L’Etat béninois a attribué à la Famille JAH un terrain à 25 kilomètres de Cotonou près de la ville historique de Ouidah, qu’ils ont su mettre en valeur. L’endroit situé en bordure d’un lac est idyllique avec ses potagers, ses parterres de fleurs et de plantes aromatiques. Ils y vivent de la culture de la terre, de l’artisanat et de la restauration végétalienne. Ils sont également devenus ambassadeurs de la diaspora africaine, et aident d’autres personnes qui comme eux souhaitent renouer avec leurs racines en terre africaine. Ils ont créé une école pour les enfants déscolarisés qui compte actuellement une centaine d’élèves. Nous avons été touchés par leur mode de vie, si différent de celui que nous avions rencontré au Bénin, et par leur profond respect de l’Etre Humain et la Nature.

Isis, Française d’origine africaine, a connu les JAH à l’époque de mai 68 autour des mêmes prises de conscience, des mêmes préoccupations. Pour Isis, « l’ETRE HUMAIN porte en lui tous les moyens, toutes les forces positives nécessaires à son élévation, à son bien être quotidien ». Après plusieurs années entre la France, la Martinique et l’Afrique, elle a choisi de s’installer au Bénin. Avec son Association Jeunesse Enfance Développement Environnement (JEDE), elle travaille en partenariat avec la Famille JAH pour informer et sensibiliser la jeunesse africaine et le grand public aux enjeux écologiques actuels.

Pourquoi avez-vous choisi un mode de vie différent du mode de vie africain ?

Mère JAH : il n’est pas différent, il est le mode de vie africain originel. Ce que vous voulez dire, c’est que ce mode de vie est devenu marginal, si vous vous appuyez seulement sur le pourcentage d’Africains qui vit à la ville. Mais jusqu’à présent, la majorité des habitants vit en secteur rural et leur mode de vie n’est pas si éloigné du nôtre. L’Afrique est le berceau de l’humanité, et la manière dont nous vivons se rapproche de celle des premiers hommes, qui vivaient accrochés à la Terre Mère. La différence c’est que nous pouvons en parler : nous ne vivons pas comme ça parce que nous ne pouvons pas faire autrement, mais parce que nous avons choisi. Nous savons que la priorité est l’harmonie avec Dieu, son prochain et la nature. Et au-delà de l’Afrique, cela devient un mode de vie universel : c’est le même que vous êtes allés chercher en Asie dans les traditions orientales et dans les ashrams, un mode de vie équilibré, un mode de vie que Pierre Rabhi en France appelle « sobriété heureuse ».

Depuis son indépendance dans les années 60, l’Afrique va dans le sens inverse, à savoir vers un développement économique. Que pensez-vous du développement africain?

Isis : le mot développement est né après la deuxième guerre mondiale. C’est un certain Truman, président des USA, qui a dit « on va aller développer les gens ». En fait, ils n’ont jamais rien développé. Ils sont venus parce qu’ils avaient besoin de matières premières, c’était intéressé. Et on dit que cela fait 50 ans que l’on développe l’Afrique, à force de millions, de milliards d’euros. Avoir dépensé autant d’argent depuis tout ce temps, et en être encore là, c’est grave ! Cela veut dire ou que les Africains sont des incapables, ou bien qu’il y a quelque chose dans le plan de développement que les Occidentaux ont oubliée : la seule chose sur laquelle ils n’ont pas investi, c’est l’Humain. Alors oui, de temps en temps il y a une grande campagne d’éducation. De temps en temps aussi, on construit des hôpitaux. Mais l’état actuel de l’Afrique montre que ce n’est pas suffisant… En Europe comme ailleurs, ils ont investi sur l’humain, parce qu’ils savaient qu’à un moment donné il y aurait des retombées. Or ils n’ont pas fait cela dans les pays du Sud. C’était donc un développement voué à l’échec, du génocide masqué. Cinquante ans, ce sont deux générations. S’il y avait vraiment eu développement, l’Afrique aurait pris en main ses propres rennes. Il ne peut y avoir de développement qu’avec le développement de l’être.

Vous dites que l’Europe a formé des humains chez elle. Voulez-vous dire que l’éducation européenne, et d’une manière plus générale le développement européen, sont des modèles ?

MJ : Non. Il y a eu en Europe un développement matériel, fondé sur les savoirs scientifiques. Mais le savoir n’est pas la connaissance. Il y a une différence. On s’est occupé du savoir – il y a maintenant plus de données dans le mental des êtres – mais on ne s’est pas occupé de leur connaissance, c’est-à-dire de leur apprendre qui ils sont, pour pouvoir vivre en harmonie avec eux-mêmes et avec leurs prochains. Au lieu d’une dynamique de rencontre, de l’amélioration du soi et de la vie, c’est la compétitivité qui règne : il faut faire plus, toujours plus. Résultat : on se rend compte que les taux de suicide les plus élevés sont dans des pays considérés comme des merveille de développement ! Ce modèle de « développement » ne tourne que s’il exclut une partie de la population… alors que Dieu a donné assez pour tous ! Nous pouvons tous être nourris par la Terre, nous ne sommes pas trop nombreux. C’est parce qu’il y a une démesure dans les consommations d’eau des habitants de Californie qu’il y a aujourd’hui pénurie dans cette région. Il reste à inventer le développement harmonieux. Les pays européens ont suivi leur logique, mais leur grande erreur est de s’être imposés comme étant LE modèle unique, et de ne pas avoir vu que l’Autre a une partie de la connaissance. Ce sont eux qui décident de ce qui est bien ou non, de ce qui est civilisé ou pas. Le Nord s’est déclaré propriétaire de toute la Terre. Il l’a fait aussi physiquement, puisqu’il a été envahir l’Afrique et créer des systèmes d’oppression et d’aliénation. Alors, si les Français trouvent que leur pays est un modèle, tant mieux, si cela leur permet de mieux vivre, mais ce n’est pas notre choix de développement. Notre choix est avant tout écologique. Le modèle proposé par le Nord met toute la planète en péril. Cela fait seulement 500 ans qu’il a pris le dessus, alors que des civilisations ont perduré jusqu’à 10 000 ans sans mettre la planète en danger.

Isis : Je rentre de Paris, et je dis que TROP c’est TROP ! L’Europe est aujourd’hui dans une situation sociale extrêmement grave. Et malgré cette misère qui est là, qui crève les yeux, on continue à faire toujours plus, encore plus. « Consomme plus, va plus vite, achète plus ! »… L’Occidental nie le mot être, il n’est que dans l’avoir. « Je me goinfre de tout et de n’importe quoi, mais je me goinfre ». La démarche a démarré avec la société industrielle : un développement excessif de biens matériels. Tout cela était d’une violence extrême pour la Terre Mère. Il est important aujourd’hui de freiner cet engouement de consommation à outrance. « Tout, je veux Tout ! » Cette société a fait les choses de telle manière qu’elle a coupé l’humain de sa divinité. Elle lui a dit : « Tu n’es pas un être humain, tu es un individu de consommation. Je vais tout faire pour que tu oublies qui tu es, pour que tu oublies le temple divin qui se trouve au plus profond de ton cœur et que tu sois simplement dans la démarche de consommation ». Et qui est heureux ? Les Occidentaux ne sont pas heureux. Les Occidentaux sont des esclaves. Le métro boulot dodo, c’est de l’esclavage. Ce modèle-là est un modèle obsolète. Le colosse n’a que des pieds d’argile et il est en train de s’effondrer, et ça l’Occident devrait le comprendre ! Non seulement pour l’Occident mais pour l’ensemble de la planète.

MJ : Il faut arrêter de consommer plus que ce qu’on produit. Il faut produire, consommer un peu de ce qu’on produit et en laisser un peu pour que les autres puissent en profiter. Dans une récolte il y a toujours plusieurs dîmes, il y a la glane que l’on doit laisser aux nécessiteux et une part qu’on doit laisser pour réinvestir, pour replanter. On ne peut pas tout consommer. Décroissance, simplicité volontaire ou sobriété heureuse, c’est savoir se satisfaire de ce que l’on a, de l’essentiel de ce que l’on a, et ne pas désirer ce que l’on peut s’accaparer chez les autres. Or aujourd’hui, on consomme plus que ce qu’on produit. Le Nord s’accapare des marchés entiers de toutes sortes de produits sur la planète, il met ça chez lui et ça pourrit car il en a pris trop. Il n’arrive même pas à le consommer, c’est grave !

Comment voyez-vous l’avenir ? Avez-vous un message pour les générations futures d’Europe, d’Afrique, et pour l’humanité toute entière ?

Mère JAH : Je suis sûre de la victoire du Bien. Son impériale majesté Haile Selassié, notre père spirituel, disait qu’il est sûr de la victoire du Bien sur le Mal, de la lumière sur les ténèbres, de la vérité sur le mensonge. « Yes we can », oui, nous pouvons. Nous avons Dieu en nous, réveillons-le, réactivons-le et nous allons faire de cette humanité la merveille, le paradis qu’elle est en fait. « Get up, stand up ». Levons-nous pour nos droits, et notre droit est d’abord d’être heureux.

Isis : Moi je voudrais parler aux générations conscientes présentes. C’est de ce noyau conscient que dépend demain. Réellement, ce que je demande aux générations actuelles pour les générations à venir et pour l’émergence d’un nouveau monde, c’est de magnifier ce divin qui vit au cœur même de chacun d’entre nous et qui est une véritable force, un véritable tremplin. Cette prise de conscience individuelle et collective est primordiale. Bien sûr, et heureusement, il y a une partie de la population qui est en conscience, qui a déjà fait un ou 10 pas en avant. Des gens qui cherchent des solutions réelles de changement. Mais le reste de la population doit se lever et remettre en cause le système que l’Occident a mis en place.

Laisser un commentaire