Mon bilan de voyage

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Audrey – Le 23 juin 2010 – sur le bateau au large du Maroc

J’imagine déjà la question que l’on va nous poser à notre retour en France : « Mais alors, qu’avez-vous retenu de ce voyage ? Quel est votre bilan ? ». La réponse peut s’orienter vers les conclusions du projet Dialogue sur Terre, des réflexions pour changer notre mode de vie, mais ceci nous le développerons dans les conférences et le livre que nous allons écrire. J’ai fait ici l’exercice d’un bilan personnel.

Mon premier constat concerne le voyage dans sa globalité. Contrairement à ce que certains disaient, le trajet que nous avons fait a été quasi identique au prévisionnel. Nous avions préparé notre voyage à l’avance, organisant notre arrivée dans les villages et laissant, à priori, peu de place à l’improvisation. Mais en analysant plus en détail, j’ai été surprise de constater la quantité de petits imprévus : les problèmes avec la police chinoise et vietnamienne chamboulant ou écourtant notre séjour, les enlèvements de touristes en Mauritanie rendant ce pays peu sûr à quelques mois de notre arrivée, un deuxième bateau qui change de port au dernier moment et tarde à partir… Sans oublier les modifications ou improvisations de plans pour les villages de Sibérie, Mongolie, Laos, Tibet, Inde et Mali. Bref, finalement, si le voyage s’est bien passé, c’est que l’imprévu était…prévu, autrement dit nous nous étions préparés psychologiquement à ces aléas. Nous les avons abordés avec sourire et avons décidé d’en tirer le meilleur pour mieux rebondir. Malgré notre planning, nous avons su laisser une part de ce voyage aux rencontres inattendues, à nos envies, aux opportunités qui se créaient. C’est cette liberté, cette souplesse qui fait pour moi la différence entre un touriste et un voyageur.

Mon deuxième constat se porte sur les expériences. Certains avaient dit « en 10 jours dans un village, vous n’avez pu vivre que des expériences superficielles ! ». C’était également une de mes craintes, mais à posteriori, ce n’est pas mon point de vue. J’ai la sensation d’avoir vécu un bouquet de riches expériences où chaque paysage, chaque rencontre, chaque moment d’émotion sont autant de fleurs et me font grandir. J’ai voulu me pencher sur ces expériences et plus précisément sur les rencontres. En dressant la liste des personnes qui m’ont touchées, je me suis très vite aperçue, à quelques exceptions près, qu’il n’y avait que des femmes. J’ai eu la sensation que mon attitude, mes réactions et même mon âge variaient dans ma relation avec ces femmes. Je veux vous parler de celles qui m’ont marquée on les classant selon mon point de vue :

– Je suis la petite-fille

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Toutes les grand-mères que j’ai rencontrées m’ont étonnée par leur beauté. Chaque ride, chaque pli est comme une histoire : regarder le visage d’une grand-mère, c’est comme contempler un manuscrit codé dont elle seule peut vous donner les secrets. Quand je pense à tout ce qui existe pour paraître jeune (crèmes, fond de teint, lifting…) alors que cette peau plissée, craquelée, tombante, donne au regard une douceur apaisante. Ces grand-mères m’ont décomplexée de la peur de vieillir.

– Je suis la copine

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A Xiao Chao, au nord de la Chine, j’ai beaucoup joué. Colin-maillard, Mah Jong, Papier-caillou-ciseau, etc. Avec Eli et sa mère Mai, nous avons surtout partagé des parties de cartes endiablées, nous gardant éveillés une partie de la nuit et nous plongeant dans un univers où les différences de culture et la barrière de la langue n’existent plus.
Dans le village de Kabadio, au Sénégal, j’ai abordé le thème de l’excision avec 4 jeunes filles de 12 à 16 ans. Leur récit, raconté comme un secret (les garçons n’ont pas le droit d’entendre) avec un ton oscillant entre la consternation d’une telle pratique et la joie d’intéresser une Blanche, m’a totalement bouleversée. Je garderai en mémoire l’image de ces demoiselles liées par un terrible passé sans savoir les causes de cette torture, ni les conséquences de cette mutilation sur leur intimité.

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A Nounou, au Mali, j’ai sympathisé avec Fatou, une jeune adolescente. Côte à côte dans le cercle de danse, je lui ai fait comprendre que je comptais sur elle pour me montrer le bon moment pour me lancer, pour me montrer les bons pas, pour m’intégrer peu à peu au groupe. Bien que très timide, j’ai vu dans ces yeux qu’elle relevait ce défi. Notre complicité silencieuse s’est poursuivie tout au long de notre séjour autour d’une lessive, d’un tatouage de mes pieds au henné et d’un départ larmoyant.

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A Kabadio, une jeune femme a attiré mon attention aussi bien par ses attitudes que sa vivacité d’esprit. Anti, à peine âgée de 22 ans, arborant un corps mince et élancé, avait une lueur dans le regard qui en disait long sur son intelligence. L’air désinvolte, elle avait ce petit coté rebelle qui attire plus qu’il ne repousse, mais surtout elle possédait une énergie extraordinaire qui se matérialisait sous nos yeux dès qu’elle se mettait à danser. Contrairement aux jeunes de son âge, elle ne parlait pas français, ayant écourté trop tôt sa scolarité. Pourtant, par nos regards qui montraient un profond respect mutuel et par la danse qui mettait en mouvement nos deux corps synchronisés sur les mêmes rythmes, j’ai vécu cette relation d’amitié de manière très intense.

– Je suis la fille

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J’ai été frappée par la douceur de La, jeune grand-mère de Nambonetaï au Laos. Quand je la rejoignais près du foyer de la cuisine, elle avait la magie de me mettre à l’aise d’un simple regard, m’accueillant, m’invitant à l’aider ou seulement à la regarder. Elle avait presque toujours sur ces lèvres, un sourire radieux qui en dit long sur sa philosophie : prendre le meilleur de la vie.

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Le jour de notre départ de Nounou, je suis allée remettre quelques cadeaux aux personnes qui m’avaient marquée. A Aïsso, j’ai donné un pagne, un simple bout de tissu que les africaines se nouent autour de la taille. Un cadeau dérisoire face à l’attention que notre hôtesse avait porté sur la préparation de nos plats et à l’estime que j’avais de cette quinquagénaire qui accomplit chaque jour les innombrables tâches quotidiennes d’une africaine (chercher l’eau, du bois, piler le mil…). Quand elle a reçu mon maigre présent, ses yeux se sont embués. Trop émue, elle s’est retirée pour me cacher sa fragilité. Je suis restée là, moi-même au bord des larmes, surprise par l’effet de ce simple morceau de tissu.

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A Santar, petit village népalais perdu dans l’Himalaya, Manamaya élève ses 3 enfants. Son mari, Bilbol passe 6 mois par an à Katmandou pour guider les touristes occidentaux dans les montagnes. Elle assure seule la totalité des tâches ménagères ainsi qu’une grande partie des activités agricoles. Comme souvent, les regards, plus que les mots, nous ont permis de communiquer au jour le jour. Un matin, alors que notre traducteur prenait le petit déjeuner avec nous, elle a pu me dire ceci : « Toutes les femmes du monde sont les mêmes. Nous nous comprenons ».

– Je suis la disciple

Jah.JPGLa mère Jah est un être comme on en rencontre peu. La délicatesse suit chacun de ses gestes quand elle marche, qu’elle nage, qu’elle mange… Cette même délicatesse enveloppe sa voix dont chaque parole est un océan de sagesse. Son esprit est en total harmonie avec la nature et les êtres qui l’entoure. Elle rayonne.

J’ai toujours eu ce tempérament « garçon manqué » qui fait que je suis plus à l’aise, en général, avec la gente masculine. Les gestes trop brusques, la voix trop forte, j’ai du mal à m’identifier au modèle de la femme douce, fragile, discrète… Les femmes que j’ai rencontrées cette année ont des vies très dures : de nombreux enfants, du travail au champ, des conditions de vie difficiles. Ce sont des femmes vraies, simples, féminines. Bien que coquettes, elles n’ont pas la superficialité que l’on peut trouver en France. Elles m’ont appris à accepter ma part de masculinité, certes, mais aussi à découvrir ce don de communiquer sans parole. J’ai eu l’impression d’être naturellement acceptée dans leur cœur, sans préjugé, sans pré-requis, et que tout naturellement leur douceur, leur sympathie, leur savoir entrait en moi, comme par perfusion.

Je ne pourrais finir ce bilan de voyage si je ne parlais pas de nous 4. Il n’est pas toujours simple de voyager en groupe, presque chaque jour ensemble tout en respectant les envies de chacun. Les moments les plus forts de cette relation, ont incontestablement été les trajets en bateau : travail en équipe, relectures et critiques positives, débats, jeux, émulsions d’idées… Ces journées de travail ont été d’une incroyable efficacité.

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J’ai l’impression que nous avons touché du doigt des sagesses universelles. Nous avons maintenant le devoir d’approfondir ces connaissances en nous plongeant au plus profond de nous et de les partager. Je me sens riche, forte, sûre de moi. Je veux un bouleversement des mentalités en douceur, une remise en cause de notre politique et de notre économie. Je crois en un avenir différent ! Je suis convaincue que notre génération est à un tournant de l’histoire de l’humanité, du monde. Les acteurs de la sobriété heureuse sont chaque jour un peu plus nombreux, j’en fais partie. Voilà le sens que je veux donner à ma vie.

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