2 visions du voyage

Bateau Inde-Maroc (94).JPG Ludo, fin juin 2010

Dans un article précédent, j’avais décrit ce que nous appelons le tourisme de mode de vie : un tourisme où l’on visite des sociétés de l’intérieur, où l’on échange avec des hommes en vivant avec eux. J’avais détaillé en quoi cela consiste sur le terrain (immersion, dialogues, ouverture, etc.) et ce que cela rapporte (enrichissements personnels, remise en question). Le présent article complète le précédent en évoquant d’abord quelques aspects de notre manière de voyager hors « visite de mode de vie », puis en parlant du tourisme classique.

En bons « touristes de mode de vie », nous avons organisé et vécu notre voyage en étant le plus possible en accord avec nos objectifs et nos valeurs. Nous voulions tout d’abord découvrir, échanger, nous ouvrir. Nos immersions dans les villages sont tout à fait dans le cadre de cet objectif. Nous souhaitions aussi que notre aventure reste sobre en terme d’impact sur l’environnement, surtout en ce qui concerne les déplacements.

Se déplacer sans se presser

Une des décisions les plus significatives concernait nos trajets intercontinentaux : nous avons préféré le bateau à l’avion. Pourquoi ce choix ? Il faut savoir que lors d’un aller retour Paris-New-York, un passager aérien émet en moyenne 900 kg d’équivalent carbone soit un tiers de l’émission annuelle d’un Français tous gaz à effet de serre confondus. Le bateau cargo est une alternative à l’avion – même si il n’est pas généralisable comme mode de transport de passager à l’heure actuelle : les cargos qui en acceptent sont plutôt rares. Pour une distance équivalente, transporter une tonne de marchandise par cargo est entre 60 et 180 moins émetteur de gaz à effet de serre que par avion*.

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Evidemment, rester enfermé pendant 2 ou 3 semaines sur un bateau de marchandise peut en effrayer plus d’un. Mais nous avons beaucoup apprécié ce moyen de transport qui « prend son temps » (cf article d’Audrey). La découverte des océans, la vie dans une bulle déconnectée de la terre ferme, tout cela confère au voyage sur les flots un côté aventureux, poétique – un comble pour une mini-usine mouvante. De plus, pour se reposer, réfléchir ou créer, le cadre est idéal.

Au sein des continents, nous avons privilégié l’usage des transports en communs comme le train, le bus ou le taxi brousse. En plus des raisons écologiques – retenir que plus il y a de monde, moins l’impact par personne est grand – nous aimons ce mode de voyage car il est toujours un terrain fertile et convivial d’immersion dans une culture. Nous nous souviendrons des belles rencontres que nous avons faites dans les trains en Russie, en Chine ou en Inde. Certes, pour apprécier les déplacements locaux il faut souvent passer outre des nombreux inconvénients : dangers de la route pour les bus, mal du transport, ponctualité douteuse, inconfort dû à la chaleur, au bruit, à la poussière, aux odeurs, à la densité parfois incroyable de personnes, etc. Mais il est possible de voir ces expériences comme une école de la patience, de la résistance ou de la tolérance. Etrangement, c’est une vision que l’on aborde plus facilement après coup…

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L’auto-stop est aussi un moyen de transport qui nous plaît : nous l’avons utilisé pour nos déplacements en Europe. C’est pour nous une manière de faire des rencontres et de s’ouvrir, tout en économisant des sous. Et puis on s’y retrouve aussi en terme écologique : les voitures sont mieux remplies, donc l’impact par passager est atténué.

Pour finir, voici d’autres choix que nous avons faits pour rester en cohérence au jour le jour avec nos envies de découvertes et d’échanges :
– Le réseau couchsurfing nous a permis de trouver des amis tout au long de notre route, des amis qui nous logent et nous font découvrir le pays « de l’intérieur ». C’est une excellente alternative à l’hôtel où l’ambiance est froide et où l’on ne rencontre souvent pas grand monde.
– Nous avons préféré goûter à la nourriture locale plutôt qu’à des plats occidentaux. Cela a très souvent été une expérience gustative intéressante (miam), même si quelquefois la diversité a pu manquer, ou que le piment être trop présent. Mais à chaque fois, quel plaisir de découvrir les richesses de la gastronomie du pays ! Il y a aussi un intérêt pour la planète – et donc pour nous : moins de transports sont nécessaires aux spécialités du coin.

Le voyage marchandisé

Après avoir donné ces quelques indications sur la manière dont nous avons voyagé, il me paraît intéressant de mettre en regard notre conception du voyage avec celle du touriste classique.

Je me souviens d’un voyage organisé au Brésil dans ma jeunesse, subventionné par l’entreprise de ma mère. En deux semaines, nous avions sauté de villes en villes en enchaînant hôtels, aéroports et sites touristiques. A l’époque, ce type de vacances me plaisait. Et pour cause, pas besoin de les organiser en avance : sur place, on se laisse tranquillement porter par le guide qui gère hébergement, nourriture et visites. Et surtout, tout en nous déconnectant du quotidien, on découvre en quelques jours les plus beaux sites d’un pays exotique.

Mais à présent, de cette expérience je ne vois plus que le côté artificiel des sites touristiques, le zapping de villes qu’on a tout juste entrevues, les contraintes de voyager en groupe en suivant un guide et un planning. Et puis, surtout, avais-je seulement fait une vraie rencontre avec un Brésilien ? Non. Pouvais-je dire autre chose que « merci » dans cette langue ? Non plus.

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Je peux tout à fait comprendre que ce cocktail fasse des adeptes. Mais ne manque-t-il pas du sens ? Dans cette industrie du tourisme, le voyage est vendu comme un divertissement dans lequel les cultures sont survolées en montrant le spectaculaire et en dédaignant l’authentique. On passe à côté de l’essentiel. Il me semble que visiter un pays en ignorant ses habitants, c’est comme se rendre à un spectacle en gardant son baladeur dans les oreilles : on voit de belles choses qu’on ne comprend pas vraiment puisque l’on ne s’ouvre pas. Le politologue et écrivain Paul Aries** appelle ça le voyage hors sol : « des voyageurs de plus en plus nombreux sillonnent la planète sans rencontrer autrui, reproduisant à l’identique ce qu’ils vivent chez eux. […] Il ne suffit pas de se déplacer pour voyager ».

Et puis on est pris par la main comme des enfants, on nous dit où aller et quoi faire. Au Tibet, où il n’est autorisé d’entrer que pas le biais d’une agence touristique, nous nous souviendrons des suggestions tant de fois réitérées de notre guide : « Here you can take a picture » (ici vous pouvez prendre une photo). Le touriste a-t-il seulement des yeux pour s’en rendre compte de lui-même ? Cette infantilisation invite à se laisser diriger sans se poser de question. Ce qui ouvre la porte à une marchandisation à grande échelle : le client uniformisé consomme le voyage dénaturé.

Il y a aussi un autre inconvénient du tourisme de masse : son impact, aussi bien sur les populations locales que sur la planète. A petite échelle, il est souvent reconnu comme étant un facteur de destruction de la culture et des tissus sociaux. Ensuite, il engendre des nombreux déplacements de longues distances qui sont, on l’a vu, fortement impactants à l’échelle globale. Si bien que le Financial Times*** estime que « le tourisme sera de plus en plus considéré comme l’ennemi environnemental public numéro un ».

Le touriste sait-il seulement qu’une autre façon de voyager est possible ? En prenant le temps de s’imprégner des villes, de communiquer avec les locaux, de s’intéresser à leur vie, l’expérience est d’après moi immensément plus riche. Et puis il n’est pas indispensable pour cela de se rendre à l’autre bout du monde : par exemple, l’Europe jouit d’une immense variété de cultures.

Le plus dur est le premier pas, se jeter à l’eau, aller à l’inconnu. Et puis après tout, on est plus tolérant à l’inconfort qu’on ne le pense. Au final, le bénéfice qu’on en tire mérite dix fois la peine qu’on y a mise : se confronter à d’autres cultures – pas seulement artificiellement – permet de prendre conscience des limites et des forces de notre société, tout en augmentant la tolérance et l’ouverture à d’autres visions du monde. Rencontrer l’autre fait grandir, permet de prendre du recul sur soi, de réaliser une saine introspection. C’est une quête individuelle qui a du sens. Testez et vous verrez !

Coc Nghe (367).JPG

* JM Jancovici sur le site www.manicore.com
** Paul Aries et B.Costa-Prades dans leur livre « Apprendre à faire le vide »
*** Article du 10/11/2006 : « welcome to the age of less »

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