Offrir un spectacle, ça se mérite

Agonin Kanmè (107).JPG[14ème et dernier village pour Dialogue sur Terre, à Agonin Kanmé, petit village près de Grand Popo, dans l’ouest du Bénin]

fin mai 2010 – Ludo

Dans chaque village où nous nous arrêtons, nous offrons aux habitants un spectacle. Que ça soit en Asie ou en Afrique, l’organisation, la scène, les réactions du public, tout paraît exotique, décalé à nos yeux d’occidentaux. Mais au Bénin, dans l’ultime étape de notre voyage, l’exotisme a dépassé des limites non encore franchies lors de nos pérégrinations.

Tout à commencé un mercredi matin. On nous explique que pour organiser quelque chose ici, il faut d’abord aller voir le conseil du quartier. Et pour rassembler ce dernier il faut payer son coup : nous commençons donc par aller acheter du sodabi. Cet alcool fort est distillé localement à partir de graines de palmiers. Il a l’air en vogue car ses effluves nous apparaissent à toute heure de la journée dans l’haleine des villageois.

Grâce à notre ami et interprète Tom, Guillaume et moi expliquons à la quinzaine de villageois réunis pour nous ce que nous venons faire ici et demandons l’autorisation de jouer notre spectacle le lendemain à 16h (« Vous dites 16h, comme ça les gens seront là vers 17h », nous a conseillé Tom). Les membres du conseil nous souhaitent la bienvenue et sont intéressés par notre performance. Ceci étant dit, ils continuent d’échanger assez vivement dans leur langue. Au bout d’un moment, Tom nous traduit qu’eux aussi ils comptent nous montrer leurs danses, et ce après notre spectacle. Nous sommes ravis de l’échange culturel en prévision !

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Après le conseil du quartier, c’est le chef du village qu’il faut prévenir. Nous nous rendons dans sa demeure et le payons afin qu’il dépêche pour nous le gongonneur, le crieur public. C’est bien la première fois que nous rencontrons un tel rôle : tant mieux, il y aura d’autant plus de villageois prévenus. Effectivement, quelques heures plus tard, le jeune gongonneur, armé d’une cloche qu’il sonne généreusement, gongonne en annonçant l’improbable événement : « Les yovos (les blancs) vont faire un spectacle, demain à 16h, soyez présents dans le terrain en face de la maman d’Hyppolite ! ».

Le lendemain, nous arrivons sur le lieu prévu vers 16h30. Il s’agit d’une grande cour extérieure entourée par un petit muret de pierre. Nous y trouvons une quinzaine d’habitants seulement, surtout des gamins. Rien d’anormal, nous commençons à être africainement habitués à ces situations. Par contre le temps est drôlement menaçant… Nous attendons que le public double de taille et vers 17h nous commençons. Les premières gouttes sont tombées pile au moment où nous lancions la première phrase de notre premier chant. Devant l’ardeur de la pluie, nous stoppons net et nous nous réfugions sous les arbres qui abritent le public. Deux Béninois s’élancent couragement sous l’averse et clament des incantations en brandissant au ciel des branches vertes. Tom, ayant saisi nos regards amusés, nous met en garde : « Il ne faut pas rigoler ».

Agonin Kanmè (66).JPGUne petite parenthèse pour que vous compreniez le contexte : le Bénin est la terre du Vaudou (que l’on prononce « voudou » chez nous). C’est de notre voyage le pays où l’on a senti le plus de mystique dans la vie de tous les jours. Dans les campagnes comme dans les villes, les fétiches, les divinités, les ensorcellements font partie du réel : tout le monde y croit, même les plus instruits. Nous ne comptons plus les témoignages parfois directs de faits surnaturels, notamment en ce qui concerne le contrôle de la pluie.

Tom nous expliquera plus tard qu’il avait refusé de payer un villageois « sorcier-météo » qui lui proposait d’empêcher le temps de gronder durant la fête… Ce soir là, la pluie ne s’est pas arrêtée, et nous avons reporté notre spectacle au lendemain.

Le jour suivant, malgré toutes nos invitations de la journée (« Non, hier nous l’avons annulé, nous le jouons tout à l’heure, 16h sans faute, hein ? »), le même scénario se produit quand nous arrivons sur scène : une quinzaine de villageois nous sourient. Mais aujourd’hui, la météo est de notre côté ! Nous adoptons alors la stratégie qui avait fonctionné au Mali : j’embarque le tam-tam et l’interprète, et me lance dans un grand tour du quartier pour rameuter les habitants. Une demi-heure plus tard, mon gongonnage terminé nous commençons le show, toujours un peu déçus de la maigreur du public.

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Décidément, les spectateurs sont très dissipés, l’agitation étant aussi alimentée par l’arrivée continue des villageois en retard. Toutes les deux minutes, une femme s’adresse en criant aux villageois, et déclenche une salve d’acclamation à notre égard ; des hommes, tout en faisant la guerre à une bouteille de sodabi, commentent bruyamment ces blancs qui gesticulent bizarrement ; même les animaux s’y mettent : nous écartons du pied une chèvre naine de la scène, sûrement jalouse de notre succès. Au milieu de notre performance, nous sommes même obligés d’attendre, immobiles et silencieux, un relatif retour au calme. Cette distraction de l’audience nous amuse beaucoup, même si elle nous empêche par moment de nous concentrer. Elle montre avec fracas la différence de culture : ici l’art de la scène est nécessairement festif, bruyant et agité.

Notre prestation finie, le public – qui compte désormais une bonne centaine de Béninois enthousiastes – nous ovationne. Tom nous rejoint sur scène, un peu gêné : « C’est déjà fini ? Les habitants en attendent encore… ». Forcément, vu que la plupart arrivent tout juste ! Nous jouons les prolongations avec quelques chants chorégraphiés généreusement acclamés. Puis, nous soufflons un peu en espérant que les autochtones nous montrent de quoi ils sont capables à leur tour. Notre humble darbouka en fin de vie ne peut suffire à faire bouger les habitants : où sont les vraies percussions ?

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Flottement. Les regards se portent sur quelques hommes qui discutent avec véhémence. Tom nous explique qu’il avait payé quelques bouteilles de sodabi à un groupe de musiciens pour qu’ils jouent après notre prestation de la veille, au final avortée. Apparemment ils refusent de jouer aujourd’hui sans qu’ils soient de nouveau rémunérés en liquide. Finalement, des musiciens et des percussion d’un autre quartier arrivent et sauvent l’après-spectacle.

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Une fois l’inlassable et envoûtante rythmique lancée, les danseurs et danseuses sont comme portés par l’énergie qui s’en dégage. Nous sommes entraînés à l’intérieur du cercle et imitons tant bien que mal les pas locaux, sous les encouragements amusés des Béninois. Aux premiers essoufflements des danseurs, nous sortons les balles de jonglage pour improviser quelques passes. Guillaume surenchérit en jonglant avec des torches enflammées, numéro inédit dans cette partie du monde. Le succès est total, les bouches bées le restent pendant un long moment. Le jongleur a alors dûment gagné son surnom : l’homme de feu. Voila une belle fin enflammée pour une animation qui aurait facilement pu tomber à l’eau !

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3 réponses à “Offrir un spectacle, ça se mérite”

  1. Narber dit :

    J’ai l’impression que les Béninois de Agonin Kamné pourraient rivaliser avec les Lyonnais de Insa, sur le penchant naturel à avoir le gosier sec !
    Pays vaudou par excellence, certes, mais si on creuse, n’y a-t-il pas dans nos traditions culturelles et religieuses des similitudes, en croyances, peurs, gestes proscrits, conjurations, prières et autres mythes ?
    Entre les fusées à sel d’argent et les incantations pour faire pleuvoir (ou le contraire), qui est le plus ridicule ? Hein ?
    Enfin, je vois que Jouhnny renait de ses cendres, que dis-je, de ses flammes, en mettant le feu dans des contrées où meme que lui a que il est pas connu.
    Uela ciao !
    Narber

  2. JLuc dit :

    ça me fait penser à un film sorti en France depuis votre départ : « Le Temps de la kermesse est terminé » (cf par ex http://www.cinemovies.fr/fiche_film.php?IDfilm=19591)…

  3. karpov dit :

    je voudrais contacter le groupe d artistes qui a ecrit ce reportage precedemment sur un village au Benin .j ai une proposition d emploi au benin dans une ville pres de Cotonou,une ONG qui invite des artistes d Europe et du benin et je voudrais savoir ce qu ils en pensent.Et preparer si j y vais mon arrivee la bas et mon poste.

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