Sur le bateau

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Canal de Suez – Le 17 février 2010 – Audrey

Depuis plus de 10 jours, nous voguons sur un cargo, le « CORAL », de 282m de long, chargé de plus de 4000 containers. Nous rallions l’Inde au Maroc en 20 jours. Après ce que nous avons vécu en Asie, je me contente de très peu. Cependant il est agréable de goûter au confort de ce bateau aux cabines simples et intimes. Pas d’extravagance, pas d’« esclave » à notre service mais des espaces propres, une alimentation variée, et du pain à la française ! Que demander de plus ?

Mis à part une table de ping-pong, une salle TV, un jeu d’échec et une piscine qui ressemble à une grosse baignoire d’eau salée, il n’y a pas énormément d’activités à bord. Quoi qu’il en soit avec mes 3 confrères de Dialogue sur Terre, nous avons de quoi nous occuper avec la mise à jour de nos fiches de synthèse de villages et les prises du recul sur notre voyage en Asie. Nous nous accordons également du temps pour nous : lectures (nous avons apporté pas loin de 30 livres), films, discussions, méditations, coinches… il faut savoir se faire plaisir.

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IMG_6940.JPG Ce voyage est également pour moi l’occasion d’observer avec émerveillement la vie du bateau. Je déploie tous mes sens à la découverte de ce petit monde.

Moins sexy que dans les films, les marins en combinaison bleue et casque de chantier blanc s’activent sur le pont ou en salle des machines pour remonter l’ancre, nettoyer les allées, vérifier l’état des containers ou piloter le cargo aux abords d’un port. J’ouvre grandes mes oreilles aux rythmes des pistons, au ronronnement des chaudières, au vacarme de la sirène d’alarme ou aux douces lamentations du gouvernail. Et les odeurs ? Les vapeurs chaudes, les effluves de graisse et de pétrole contribuent également à cette atmosphère industrielle de ce grand « hangar » voguant sur les eaux.

Mais eux, ces 20 marins qui travaillent à bord, comment voient-ils leur monde ? Malgré des horaires de travail peu stressants, ils ne peuvent sortir de cette prison de métal pendant les 4 mois de leur mission. Pour eux, ce bateau n’est donc pas si glamour que ça : imaginez-vous rester jour et nuit au bureau…. Les plus gradés sont des Croates, bons vivants, un peu grassouillets, à l’humour simple et au grand coeur. Les autres, des Philippins, sont souvent les petites mains silencieuses éparpillées sur le bateau. Leurs activités, leurs caractères et leurs loisirs respectifs divergent radicalement : les uns sont plutôt « soirée bière », les autres plutôt karaoké. Mais cela se fait toujours dans un grand respect de l’autre. J’ai une sympathie immense pour les Croates qui partagent notre étage. Ils voient en nous un rayon de fraîcheur cassant la monotonie de leurs journées répétitives. L’un voit en moi sa fille (je le surnomme « Tata » qui signifie papa en croate), l’autre sa meilleure amie. En quelques jours nous avons gagné leur confiance et le droit d’entendre leurs complaintes sur le capitaine.

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Il y a quelques jours, lors d’une soirée où tout le bateau (excepté le capitaine) s’est retrouvé au salon, nous avons joué notre spectacle. La danse africaine a été un moment de pure euphorie ! Peut-être était-ce lié au fait de voir 2 jeune filles se trémousser sur une danse dynamique, moment assez rare à bord. Des larmes de joies ont coulé sur les joues de Spiro, le « chef ingénieur » lorsque je me suis autorisée quelques danses fantaisistes avec Tata. Les soirées ordinaires sont souvent moins animées mais cependant très conviviales : un pack de bière suffit comme prétexte pour se retrouver et bavarder de tout ou de rien, mais surtout des humeurs de bon vieux capitaine…

Et puis, il y a les paysages. De ce voyage, je garderai les images de ces magnifiques paysages. Quand je vais me balader sur le pont, que le vent fouette mon visage j’observe la mer aux couleurs changeantes qui s’étend à perte de vue et j’ai alors un sentiment d’infini que je n’avais jamais ressenti. Je me sens comme un grain de sable au milieu du Sahara : je ne suis qu’un élément de cette grande unité, la nature. Chaque jour est une nouvelle expérience. Un jour au large d’Oman, des nuages camouflaient le soleil laissant paraître des rayons de lumière qui font briller au loin l’écume des vagues et c’était alors comme une apparition divine. Plus tard dans la soirée, le soleil rougeoyant plongeait lentement dans la mer sombre et calme, transformant les couleurs du ciel tandisque 4 dauphins jouent avec la coque du bateau. Un autre jour, encore très loin du port de Djibouti, un petit oiseau, profitant d’une caisse en bois pour se reposer et voguer au gré des courants semble faire la nique à ses compagnons qui tournoient au-dessus de lui. Tout n’est que beauté et harmonie.

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J’ai l’impression que la nature me parle. Penchée sur la rambarde du pont, j’observe les vagues. Elles m’envoûtent. J’ai une très forte envie de sauter, mais je me retiens (ouf !) et observe plus longuement. Il me vient alors la métaphore de notre vie en France : attirante mais agitée. Comme ces vagues qui défilent devant moi à toute allure, notre vie se compose de tourbillons, d’agitations et d’accalmies. De là où je suis, je maîtrise totalement mes émotions, je deviens calme et sereine. J’observe ces remous tranquillement sans me laisser emporter par les flots. Être sur un bateau permet d’avancer sans se noyer. C’est ainsi que je souhaite concevoir ma vie à présent.

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3 réponses à “Sur le bateau”

  1. Hamon-Loisance Maud dit :

    Merci Audrey pour ce récit mêlant aventures et poésie… C’est toujours un plaisir de suivre vos aventures !!
    Grosses bises

  2. Narber dit :

    Je note avec intérèt que c’est une des filles du groupe qui s’ouvre au ronron des moteurs diesels, et autres joyeusetés grassouillettes (rien à voir avec les Croates) des tripes d’un cargo. Enfin nous la tenons, cette parité qui veut que les filles peuvent faire la vidange de la voiture et les garçons devenir des cordons bleus ! Quoique… je crois me souvenir d’un premier échange, il y a déja bien longtemps, sur la répartition des taches, qui semblait prouver le contraire. Mais c’était certainement pour ne pas « choquer » les populations inscrites dans cette tradition séculaire, la femme au fourneau, et l’homme à l’apéro.
    En tous cas, c’est là aussi « un village », certes peu nature, mais tout aussi intéressant à analyser. Faudra juste changer le titre du Blog…
    See you. Oups, Sea you.
    Narber

  3. Marie B dit :

    Merci Audrey sur ce texte et ces belles photos. Voir la vie comme être sur un bateau pour avancer sans se noyer… Je repenserai à l’image.
    Bises et profite ma belle!

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