Le Bhoutan : pays du bonheur

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Le 31 janvier, Ludo

Nous nous sommes intéressés à ce petit royaume quand nous concevions notre itinéraire, de nombreux mois avant de partir. Enclavé entre l’Inde et la Chine (Tibet), le Bhoutan a – paraît-il – un système politique qui s’intéresse au bonheur des gens plutôt qu’à la croissance de son économie. Cela nous a tout de suite donné envie d’en savoir plus, ces réflexions à contre courant du « toujours plus » étant au cœur de notre projet.

Seul petit souci : le prix du séjour. Le gouvernement, pour éviter le tourisme de masse, taxe chaque touriste la modique somme de 70$ par jour et l’oblige à faire appel à une agence locale pour organiser son séjour. Résultat, prix par jour et par personne pour un occidental : environ 200$. Ce qui inclut une prestation tout de même honorable : guide, transport avec chauffeur, hôtels, restaurants. Après une vaine tentative de se faire inviter par un Bhoutanais, nous avons décidé d’y passer 8 jours.

Et ça a valu le coup ! Nous avons passé quelques jours dans unvillage reculé (Capjisa) pour découvrir un nouveau mode de vie, et quelques jours dans les villes (Thimphu et Paro) à alterner visites et discussions avec des locaux pour en savoir plus sur ce pays.

Le Bhoutan, dont le nom signifie « terre du dragon » en Dzongkha, la langue locale, est aussi grand que la Suisse. Entre jungle impénétrable au sud et barrière himalayenne au nord (des pics à plus de 7300 m !), ce pays est longtemps demeuré isolé, communiquant essentiellement avec le Tibet. Il est maintenant peuplé de moins de 700 000 habitants, dont 80% vivent d’agriculture et d’élevage. La monarchie est en place depuis seulement un siècle durant lequel 5 rois se sont succédés. Le pays dispose d’un conseil de ministres et d’un parlement. Quand on parle de politique au Bhoutan, on évoque forcément le GNH, Gross National Happiness ou Bonheur Intérieur Brut. Plutôt qu’un indicateur, c’est tout un programme politique en place depuis plusieurs décennies qui se cache derrière, qui prône un développement maîtrisé. Grâce à celui-ci, bien du chemin a été parcouru depuis les années 70, date où ce royaume a commencé à s’ouvrir au monde, dépourvu alors de moyen de communication moderne, d’électricité, d’écoles et d’hôpitaux compétents.

Le premier domaine auquel s’intéresse la politique du GNH est le développement socio-économique équitable. L’objectif visé est l’égalité sur tout le territoire et pour toutes les couches de la population, pour l’accès à la santé et à l’éducation notamment. Nous avons discuté avec un jeune médecin qui nous a expliqué que le système de santé (étatique) est gratuit pour tous, ce qui inclut même le transfert dans des hôpitaux indiens si les moyens locaux ne permettent pas l’opération nécessaire pour le patient. Il existe maintenant au Bhoutan une trentaine d’hôpitaux dispersés dans tout le territoire. La vente de tabac est de plus interdite dans tout le pays. Le système éducatif est gratuit lui aussi et nous a paru assez performant. Nous avons été surpris de constater que la majorité des enfants, même dans notre village reculé, apprenaient l’anglais dès le plus jeune âge. Et pour cause, les cours se dispensent dans la langue de Shakespeare.

Nous nous sommes bien sûr demandés d’où venait l’argent qui permettait à la fois de construire hôpitaux, routes et écoles et autorisait la gratuité de la santé et de l’éducation. Sachant qu’en plus, au Bhoutan, seuls les fonctionnaires payent quelques taxes au gouvernement. Les taxes touristiques, quoique élevées individuellement, ne sont pas (encore ?) assez nombreuses pour constituer une rente sérieuse. Une bonne partie des revenus du gouvernement provient en fait de l’exportation à l’Inde de l’électricité produite dans les centrales hydro-électriques. Le Bhoutan reçoit de plus l’aide de nombreux pays et organisations internationales pour son développement. Nous avons ainsi eu l’occasion de visiter un charmant hôpital – construit dans le style bhoutanais – dont la construction a été entièrement financée par le gouvernement allemand.

La protection de l’environnement est un autre pilier d’action du gouvernement. Les forêts couvrent 70% du pays – une loi est censée empêcher la couverture forestière de descendre en dessous de 60% – et un quart du territoire est occupé par des parcs nationaux accueillant de nombreuses espèces végétales et animales protégées. La gestion du parc forestier a l’air de bien fonctionner dans les villages : s’il y a besoin de bâtir une nouvelle maison, une assemblée villageoise décide du bon nombre d’arbres à abattre, et un membre du gouvernement les choisit un à un dans la forêt.

La politique du gouvernement va aussi dans le sens de la préservation de la culture. Le plus frappant en arrivant dans ce pays est l’harmonie entre tous les bâtiments : une loi oblige toute nouvelle construction à présenter les caractères architecturaux traditionnels (notamment l’élégant encadrement des fenêtres ou la jolie frise colorée sous les toit). Même les stations services respectent cette loi ! Celle que l’on a croisée à Thimphu est de loin la plus belle qu’il m’ait été donné de voir. D’autre part, le port de la tenue traditionnelle est obligatoire dans les lieux politiques et religieux : go pour les hommes, et kira pour les femmes, sortes de kimono à hauteur des genoux pour les hommes et aux chevilles pour les femmes. Le gouvernement encourage de plus la pratique des sports traditionnels (tir à l’arc et fléchettes) en organisant lui-même des compétitions, notamment pendant leur nouvel an, le 2 janvier. Etant présent dans la capitale à cette date, nous avons pu admirer ces manifestations qui se déroulent toujours dans les règles de l’art. Il fallait voir les joueurs en go effectuer leur petite danse rituelle à chaque fois qu’une flèche ou une fléchette touchait la cible ! Ceci n’arrive pas souvent vu que pour ces deux disciplines, la cible est placée démesurément loin du tireur : 150m pour le tir à l’arc et 50m pour les fléchettes.

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Enfin, la dernière des 4 facettes du GNH est la gouvernance responsable, l’écoute du peuple. Et de fait, le régime monarchique est devenu une démocratie parlementaire en 2008. Des assemblées villageoises permettent aux citoyens bhoutanais de faire part de leurs propositions et d’exprimer leur mécontentement. La famille royale, dont le rôle n’est plus dans la gouvernance du pays, s’investit notamment dans l’appréciation des besoins des citoyens. Une des 4 femmes du 4ème roi a écrit plusieurs livres sur le Bhoutan (dont la lecture de l’un d’eux fut pour nous une bonne source d’informations), racontant ses nombreux treks vers les endroits les plus isolés du pays, notamment pour écouter les revendications locales.

La religion joue un rôle très important au Bhoutan. Le bouddhisme tibétain, religion nationale, a été importée du Tibet voila plusieurs siècles et demeure toujours pratiquée quelles que soient les générations. S’il n’intervient plus officiellement dans les décisions politiques de nos jours, le corps monastique n’en est pas moins respecté et suivi par la majorité des bhoutanais dans la vie de tous les jours : fêtes religieuses, prédictions pour la nouvelle année, bénédiction du Je Khenpo (première figure religieuse du pays), etc. Les forces politiques et religieuses résident toutes deux dans des Dzongs, imposantes forteresses construites dans chaque district, symboles des liaisons fortes entre ces deux pouvoirs.

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Un trait particulier de la société bhoutanaise est l’équité homme femme. Contrairement à tous les pays que nous avions visités auparavant, après le mariage, c’est l’homme qui vient vivre chez la famille de sa femme. D’autre part, les tâches quotidiennes ont l’air d’être réparties équitablement entre les deux sexes : dans le village de Capjisa, nous n’avons jamais vu autant les hommes cuisiner ou s’occuper des enfants ! Nous avons également bien senti la force de caractère des femmes avec qui nous avons discuté. Enfin, il y a au Bhoutan quelques cas de polyandrie (femmes qui possèdent plusieurs époux).

Tant d’aspects positifs sur le Bhoutan et ses habitants nous ont parus suspects. Aurions-nous donc trouvé un véritable paradis ? Nous avons tenté de déceler les fausses notes en demandant aux gens ce qui ne marchait pas dans le pays. Si beaucoup répondaient qu’ils n’en voyaient pas, certains avaient un esprit plus critique. Un des gros défauts des bhoutanais résiderait justement dans l’occultation – volontaire ou non – des divers problèmes, la non reconnaissance de la réalité. En effet, peu de nos interlocuteurs avaient entendu parler du problème des milliers d’habitants au sud du Bhoutan d’origine népalaise qui se sont vus expulsés du territoire il y a quelques décennies. Nous avons aussi eu écho de discriminations parfois violentes à l’égard de religions comme le christianisme.

Avec l’émergence d’une classe moyenne et aisée, les Bhoutanais goûtent peu à peu aux conforts du modernisme, la croissance rapide du nombre de voitures étant l’exemple le plus visible. Si les Bhoutanais et leur gouvernement ont l’air d’avoir un contrôle intelligent sur plusieurs aspects de leur développement, nous pouvons tout de même nous demander comment celui-ci évoluera. Nous avons eu l’opportunité de discuter de ce sujet avec une Hollandaise résidant au Bhoutan depuis plusieurs années et ayant notamment travaillé avec le gouvernement. Elle n’était pas optimiste sur la capacité des Bhoutanais à conserver dans le futur toutes leurs richesses culturelles, spirituelles et naturelles, les valeurs modernes du « toujours plus » qui dédaignent ces richesses s’infiltrant peu à peu dans le pays. Peut-être faut-il que l’homme apprenne de ses propres erreurs, et qu’il faut « tomber dedans » pour comprendre que le matérialisme n’apporte pas ce que l’homme cherche fondamentalement : le bonheur.

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« Mais au final, sont-ils vraiment heureux, ces Bhoutanais ? » me demanderez-vous. Difficile de répondre après seulement 8 jours sur place. Nous avons posé cette question bien des fois à titre individuel et n’avons pas obtenu de réponse négative. Les familles pauvres avec qui nous avons discuté disent accepter leur condition, et se disent heureuses du moment que leurs proches sont en bonne santé. Les Bhoutanais plus aisés nous parlent du GNH et de leur fierté d’appartenir à ce pays unique.

De notre séjour dans ce petit royaume nous nous souviendrons de la magnificence des paysages et de l’harmonie entre les habitations et leur environnement préservé. Nous avons senti la présence forte à la fois de la tradition, de la religion et de la culture, tout en appréciant la quiétude et la joie de vivre des habitants. Nous nous disons que nos sociétés auraient beaucoup à apprendre de ce petit pays perdu dans l’Himalaya et de ses idées sur le Bonheur National Brut.

3 réponses à “Le Bhoutan : pays du bonheur”

  1. Sevy dit :

    Bravo pour ce bel article. Je pense qu’il serait intéressant d’en savoir encore plus sur le fonctionnement de ce pays pour imaginer une alternative à notre  » toujours plus de consommation pour faire augmenter la croissance »…

    Profitez bien de votre voyage. Vous faites un travail remarquable.
    Avez-vous recueilli des données précises exploitables au Bouthan?

  2. Sylvaine dit :

    le BIB (Bonheur Intérieur Brut) ça me fait rêver! de mes lectures hautement littéraire (Metro) il y avait un article la semaine dernière sur le bonheur un des sondages disait que pour 44% des français « marcher dans la rue » est la première source de beauté dans la vie quotidienne, suivi par « faire l’amour » à 35%, sachant que « regarder une émission de télévision » arrive en dernière position… comment se fait-il que les gens sachent ce qui les rend heureux, l’ont à porter de main (marcher dans la rue ou faire l’amour ça ne coûte rien!) et passe autant de temps à faire des choses dont ils savent que ça ne leur apportera aucune satisfaction (regarder la télé – presque 3h30 par jour pour un français moyen!!!) c’est quand même fou non!?
    en tout cas merci pour la carte! et bonne suite en Afrique!

  3. manu dit :

    Entre le métro et le bouthan (tel que décrit dans l’article) il y a forcément matière à rêver.
    Pour un métro comme moi sur une île française tropicale, il y aussi matière à interroger. A la réunion on peut soit rêver d’avoir la plus belle voiture dernier cris, rêver d’explorer le volcan en fusion, rêver d’explorer les fonds marins d’une grande beauté, etc…soit rêver d’aller ailleurs, ce qui est le cas de beaucoup de personnes ici. Le bonheur est à porter de main sans doute, à chacun d’aller le chercher. Dans la rue, dans le lit, à la télé (c’est bien pour voyager aussi), et dans sa vrais vie. Le BIB pour moi aura atteint 100% quelque instants quand celle qui est dans mon cœur aura partagé ce petit voyage virtuel, qui se fera peut-être un jour en vrai …et pas en rêve. Je souhaite aussi que je bonheur continue à être contagieux…pour reprendre une expression…mieux vaux vivre ses rêves que de rêver sa vie…j’irais bien faire un tour quand-même du côté de bouthan en vrai pour me faire une idée sur leur BIB!
    merci encore pour l’article.

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